Le développement de l'hydrogène vert au Maroc franchit une étape décisive, sur un territoire dont il n'est pas propriétaire.
TAQA Maroc et Moeve ont annoncé la signature d'un accord préliminaire de réservation de terrain avec le gouvernement marocain, dans le cadre de l'« Offre Maroc » pour le développement de l'hydrogène vert.
Cet accord permet au consortium TAQA-Moeve de progresser davantage dans le processus de développement du projet, au-delà des mémorandums et manifestations d'intérêt précédents. Le consortium figurait parmi les premiers investisseurs sélectionnés par le gouvernement marocain en mars dernier pour participer au programme hydrogène vert.
Grâce à l'acquisition de terrains à usage industriel, l'accord permet désormais aux entreprises de réaliser des études de faisabilité, des évaluations environnementales et d'obtenir les autorisations nécessaires.
Attribution de terrains sans titre de propriété
Un problème juridique fondamental se pose cependant.
Le communiqué de presse de TAQA situe explicitement le site du projet à Dakhla, une région décrite comme « située dans le sud du Maroc ». [Le communiqué de presse peut également être téléchargé ici.)
Dakhla est située sur la côte du Sahara Occidental, territoire reconnu par les Nations Unies comme non autonome et occupé illégalement par le Maroc depuis 1975.
En réservant des terres à Dakhla, les autorités marocaines s’attribuent un territoire sur lequel elles n’ont aucun titre de propriété. Le droit international est clair : le Sahara Occidental est un territoire distinct du Maroc et une puissance occupante n’a aucun droit de disposer des terres ou des ressources naturelles de ce territoire sans le consentement du peuple sahraoui.

Western Sahara Resource Watch (WSRW) a déjà signalé les efforts du Maroc pour promouvoir d'importants projets d'hydrogène vert et d'énergies renouvelables au Sahara Occidental, souvent présentés comme des investissements respectueux du climat, tout en contournant le statut juridique du territoire. L'accord de réservation de terres entre TAQA et Moeve constitue une nouvelle étape dans l'intégration d'acteurs privés étrangers au Sahara Occidental occupé, via le développement d'infrastructures à long terme.
Structure du projet : production d'énergie au Sahara Occidental, production au Maroc ?
Que l'intégralité du projet sera située au Sahara Occidental nest pas certain.
Selon l'annonce, TAQA Maroc fournira les composants nécessaires à l'infrastructure de production d'énergie renouvelable sur le site de Dakhla, et Moeve sera responsable de la production et de la commercialisation des e-carburants au port de Jorf Lasfar, situé au Maroc.
S'il est donc clair que la production d'électricité renouvelable (éolienne et/ou solaire) aura lieu au Sahara Occidental occupé, la déclaration reste ambiguë quant au lieu de la conversion en e-carburants ou en ammoniac vert. La production pourrait avoir lieu au Sahara Occidental – que les autorités marocaines présentent comme particulièrement propice à la production d'hydrogène vert – ou au Maroc même.
Une séparation des étapes de production de part et d'autre de la frontière permettrait de transformer l'énergie produite sur les terres occupées en produits d'exportation commercialisés à l'international sous l'appellation de produits « marocains ». Ceci risque de masquer l'origine des ressources utilisées et soulève de sérieuses questions de traçabilité, de transparence et de respect du droit international.
La mention du port de Jorf Lasfar est également significative compte tenu du développement par le Maroc du port en eau profonde de Dakhla Atlantique, conçu spécifiquement pour accueillir des navires de grande taille, tels que les grands méthaniers nécessaires au transport rentable des dérivés de l'hydrogène vert. Le projet du port de Dakhla Atlantique devrait être achevé d'ici 2028, avec un début d'exploitation prévu en 2029. Il est présenté comme un pilier des ambitions du Maroc en matière d'exportation d'énergie depuis le Sahara Occidental.
Silence des entreprises
Le projet TAQA-Moeve s'inscrit dans la stratégie marocaine globale en matière d'hydrogène vert, présentée par les autorités comme un pilier de la croissance économique future et de la décarbonation. Pourtant, au Sahara Occidental, de tels projets risquent de servir d'instruments pour normaliser et consolider l'occupation en intégrant les ressources terrestres et éoliennes du territoire à une infrastructure énergétique orientée vers l'exportation à long terme.
TAQA est déjà fortement implantée au Sahara Occidental. En 2023, l'entreprise, en partenariat avec la société holding royale marocaine Nareva, a remporté un contrat pour l'un des plus importants projets d'infrastructure énergétique jamais entrepris sur le territoire : la construction d'un parc éolien d'une capacité de 1 200 MW au Sahara Occidental occupé et d'une ligne de transport de 1 400 km pour acheminer l'électricité vers le Maroc. Ce projet, comme des projets actuels de rpoduction d'hydrogène vert, a été attribué sans le consentement du peuple sahraoui.
WSRW a écrit à TAQA et à Moeve (anciennement Cepsa) en juillet 2025 pour leur demander de clarifier si leur projet serait mis en œuvre au nord ou au sud de la frontière internationalement reconnue entre le Maroc et le Sahara Occidental, aucune des deux entreprises n'a répondu.
« Il est profondément préoccupant que ces entreprises fassent progresser un projet qui repose sur des terres situées au Sahara Occidental occupé sans se préoccuper du statut juridique du territoire ni des droits de son peuple », déclare Sara Eyckmans de WSRW. « En acceptant d'une puissance occupante des terres sans titre légal, les entreprises prennent non seulement des risques juridiques, mais contribuent activement à la normalisation d'une occupation condamnée par le droit international. »
WSRW réaffirme que les entreprises actives dans la production d'énergie de sources renouvelables, l'hydrogène et les e-carburants ne doivent pas considérer le Sahara Occidental comme une extension du Maroc. Tout projet s'appuyant sur des terres ou des ressources du territoire sans le consentement du peuple sahraoui viole le droit international, même si certains éléments de la chaîne de valeur sont situés ailleurs.
En mars 2025, huit rapporteurs spéciaux des Nations Unies ont publié une déclaration commune exhortant le Maroc à mettre fin à la démolition des habitations sahraouies dans le cadre du développement de ses projets de production d'énergies vertes sur le territoire du Sahara Occidental. Cette déclaration fait suite à des inquiétudes renouvelées concernant la répression systémique des voix sahraouies, notamment celles des journalistes, des militants et des défenseurs des droits de l'homme.
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